Un froid matin de Dordogne…
Je gare ma titine vers onze heures au parking d'A… et prends un chariot. Le métal mord mes doigts avec férocité ; vite, à l'abri !
A l'entrée, un couple disparate me tend un prospectus de la banque alimentaire. L'homme a la trentaine, passe-partout, rapiécé mais propre, digne surtout. Elle ressemble à une dame-patronnesse (anglo-saxonne, néerlandaise ?) et a chaud, elle, dans son manteau cossu.
A côté d'eux, un chariot dont le fond contient quatre paquets de pâtes premier prix, une bouteille d'huile de colza, deux kilos de farine, un de sucre, un paquet de café et trois boîtes de légumes…
Du coup, en entrant dans le magasin surchauffé, le froid me gagne le cœur.
Je décide donc de faire mes courses en double : pour moi… et "les autres" ! Y a pas de raison, même ceux qui n'ont pas de ressources ont le droit de manger ce que je mange.
J'avance à travers les rayons sans problème, même les pauvres se font rares…
Un couple attire mon attention. L'homme est de taille moyenne, de constitution frêle mais droit comme un I, vêtu d'un costume qui fut sans doute élégant après guerre. Il est rasé de frais, les ongles soignés… c'est la première momie à béret vissé sur la tête que je rencontre de ma vie ! Je l'appellerai Philémon.
Baucis ne s'éloigne pas d'un pouce de lui, pour lui tenir chaud sans doute : c'est une petite pomme de conserve, toute ronde, toute ridée dont on peine à apercevoir les yeux, tant elle est emmitouflée dans des tissus divers, d'hiver et parfois couverts de poils d'ailleurs, tout comme les pantalons du chêne nain.
Ils sont en train de tester tous les paquets de côtes du porc vendues par deux du magasin, en gardant un à la main et remettant au carré les autres en place : manifestement, ils cherchent… mais quoi donc ?
Je passe à côté d'eux… mais le moins cher pardi ! Un euro soixante-deux… combien fait le tien ? un cinquante-huit ? ah, c'est le mieux alors…
Et de loin en loin, je vais les apercevoir, les recroiser, stationner à côté d'eux.
Elle : "Prenons une banane, tu les aimes tant !"
Lui : " Mais toi, tu n'en raffoles pas ! Prenons plutôt deux clémentines."
Elle : "Je n'en prends qu'une et on partagera."
A un moment, une enfant les bouscule en courant, ils en sourient.
Elle a les bras chargés de bêtises et fanfreluches, un énorme sachet de papillotes coincé à grand-peine sous le bras, et va rejoindre sa mère à la caisse : "Maman ! maman ! maman !"
Ils se serrent, détournent la tête en passant devant le stand des victuailles de Noël. A leur âge, on ne rêve même plus, et le passé se réveille parfois, amer…
En arrivant à la caisse, je romps mon double jeu pour deux produits (oh ! pas grand-chose de bien ruineux, moins de quatre euros chaque).
Le caissier n'en croit pas ses yeux : tout est en double. Quand je dis que j'ai eu des jumelles, c'est toute la file qui se trémousse. Avec un bout de carton, je fais une cloison de séparation dans le chariot et range des deux mains (si vous le voulez bien) de façon équitable mes achats.
Je sors avec dans l'œil l'image devant la caisse de Baucis entilleulée sur son Philémon, Ben-Hur blanchi d'un pauvre fond de chariot d'où émerge fièrement un grand sac de nourriture pour animaux… car ils ont du cœur aussi, ces gens-là.
Ma sortie et mon arrêt devant le duo des seuls banquiers que j'aime bien leur pose un problème dont ils n'ont manifestement pas l'habitude...
"Euh… ah bon ? c'est pour "nous" ? vraiment ? tout ça ? "
Le transfert effectué, j'ajoute un grand sachet de papillotes (un de mes jokers). L'homme en pleure presque et la honte m'envahit. Pour moi, pour les autres… C'est si facile… pour ceux qui ont… même peu… ceux qui n'ont presque rien ont besoin de si peu pour se sentir moins malheureux.
D'être vus déjà… "Vous savez, on ne se met plus devant I… (un autre supermarché voisin), les gens qui y vont sont trop riches, ils ne donnent rien." Et ils détournent la tête, ah ! les braves gens, pris en flagrant délit de déni des autres : ah ! s'il y avait un photographe de l'autre côté ! ou un simple miroir, qu'ils s'y contemplent à ce moment-là !
Je les remercie, ils me remercient et je vois passer mes deux vieux qui vacillent vers leur voiture et oscillent (entre Daudet et Brel, rassurez-vous) : je sors mon deuxième joker et le glisse discrètement dans leur chariot (une petite boîte de bloc de foie gras de canard) sous le regard amusé et complice des deux banquiers.
Je rejoins ma titine, charge mes provisions et en repartant manque écraser… mon Philémon qui, la boîte de foie gras à la main, court à son pas d'ancêtre vers le magasin, sans regarder autour de lui…
Car le pauvre n'est pas que pauvre : il est souvent honnête, ce con ! et ne croit plus au père Noël depuis longtemps…
Sacré Philémon ! dis-moi que j'ai rêvé… Dis-moi que la banque alimentaire se met parfois devant chez Fauchon, quitte à ne recevoir que du tarama en lieu et place de Beluga…
"Mais les temps sont durs pour tout le monde, savez-vous, mon bon ami…"
Joyeux Noël donc à tous ! Même aux nantis !
Avec les amitiés de Philémon et Baucis. Salauds de pauvres !
1. 101.7 Le 10/12/2008 à 22:49