Ces dernières semaines, Bobo a été pris d’une intense crise d’inactivité. Ce sont les affres du free-lance. Entre opulence et disette, c’est le lot quotidien de tout journaliste d’investigation, quand il n’y a rien dans l’actualité qui mérite le détour, autant se taire… et attendre des jours meilleurs.
Nous avons retrouvé Bobo sur son lieu de villégiature. Il feuilletait mollement un quotidien régional en terrasse d’un café, traquant le scoop perdu dans les pages mal imprimées de cet opuscule local qui raconte comme personne le nombre de têtes vendues au dernier comice agricole et les rêves des lauréates du concours de Miss Vendange.
- Vous voyez, moi ce qui me plait, c’est le débat d’idées, les joutes verbales, les contestations… les enjeux nationaux, la politique internationale, que sais-je ?
- Il prendra quoi ?
- Mmhh, vous avez du jus de carottes Max Havelaar ?
- Max qui ? Non, j’ai pas, mais j’ai du Viandox si vous voulez, on en met dans le pot-au-feu si vous avez envie de légumes, c’est du pareil…
- Bonne idée, ça me rappellera mes vacances à Rungis ou ma jeunesse, quand je buvais du Guignolet chez ma grand-mère.
- J’ai du Guignolet si vous voulez,
- Allez, soyons fou, un verre de Viandox ! Dites-moi, il ne se passe pas grand-chose dans le coin. Je pensais que ce serait plus animé.
- Ben, mis à part un vol de mobylette samedi dernier sur le parking du dancing, c’est vrai qu’il ne se passe pas grand-chose… Ah, si la doyenne de notre district est décédée hier. Un malaise vagal qui l’a fait s’évanouir dans son assiette de purée livrée par l’association d’aide aux personnes âgées. C’est le facteur qui l’a trouvée le lendemain matin.
- Mais c’est monstrueux ça ! C’est horrible ! Vous n’avez pas honte de me dire ça, placidement et froidement ?
- Parce qu’à Paris, c’est mieux peut-être ? Il s’y passe quoi en ce moment, vous qui avez l’air citadin ?
- J’avoue que je ne sais pas quoi vous répondre. Moi, j’ai beau être journaliste… et bien, je n’ai plus rien à dire. Pas une nouvelle qui sorte du lot. Que de l’ordinaire, du banal. Même pas un truc un peu énorme à se mettre sous le stylo. Je ne sais pas moi, un noir élu président d’un pays occidental, une femme à la tête d’un parti politique français, des attentats en Asie ou au Moyen-Orient… Rien, je vous dis. C’est pour ça que j’ai pris des congés.
- Vous restez longtemps ?
- A ne rien faire ?
- Non, ici.
- Ça dépend. Je pense reprendre l’écriture d’un manuel de bonnes pratiques éco-citoyennes que j’avais commencé avant l’avènement du bio. Maintenant que c’est tendance, je pense que je pourrais enfin me faire éditer. Je serais en plein dans le mood.
- Dans le quoi ?
- Le mood. L’époque. L’air du temps quoi…
- Ah. Et vous lisez le journal ou vous écoutez la radio sinon ? Parce qu’il se passe des trucs quand même dans le monde.
- Oui, je sais, ne me prenez pas pour un imbécile. Mais vous voyez, le problème, c’est que c’est partout pareil : tout le monde parle de la même chose. Ça énerve à force. Pas une once d’originalité. Du copiage et du recopiage. Je dirais même du rabâchage si j’étais méchant. A croire que l’on prend les lecteurs et les auditeurs pour des gens sans cervelle ou sans mémoire. Ça ressasse, ça litanise à tout va.
- Litanise ? Vous employez de ces mots !
- Oui, je suis néologiste à mes heures. Mais comment vous dire… Non seulement c’est la même chose dans la bouche des commentateurs ou des reporters, mais le public c’est pareil ! Voire pire. Tenez, avant de partir, j’attendais dans ma file pour recharger ma carte d’abonnement à Vélib’. Et bien autour de moi, ça ne parlait que de la même chose : « qui va gagner. Et quel sera le score. Et Reims n’est pas une réussite »… et patati et patata… Mais qui s’intéresse au foot à ce point là de nos jours ?
- Vous êtes sûr que c’était du football ? Et pas autre chose ?
- Je ne sais pas mais je m’en fous, croyez-le bien ! Quoi qu’il en soit, j’ai enfourché mon Vélib’ et je suis allé faire mes courses au Bon Marché. J’ai laissé ces communs à leurs discussions de défaites et de victoires. En plus, si ça se trouve, ils ont fait match nul…
- Et c’est pour ça que vous êtes ici en vacances. Et même en vacance, si j’osais.
- Tout à fait, quand il ne se passe rien d’intéressant, je fais de même.
- Vous ne faites pas votre intéressant ?
- Exactement.
- C’est très réussi.
- Merci.
BL - 30 novembre 2008