Ellis IslandEllis island - Serval

Cette année là, en atterrissant à Newark, nous avions eu la surprise d’avoir une descente de police dans l’avion. C’était mon premier contact avec l’Amérique. Pas celle de Joe Dassin, plutôt celle de NYPD blue. Pas vraiment ce rêve étoilé, à part celui épinglé en laiton brillant sur les uniformes bleus des malabars, l’air sobrement borné, montés à bord à peine l’avion immobilisé sur le tarmac et équipés d’un tas de breloques scintillantes allant du tonfa à la paire de menottes en passant par le flingue à la ceinture. Tout ça pour en faire sortir deux familles, Deux familles que personne n’avait remarquées au fond depuis le départ de Roissy dans ce demi-jumbo venu d’on ne savait où avant d’y embarquer. Nulle part ailleurs que dans l’avion on vous fait remarquer la différence entre la classe tellement « économique » qu’à coté un strapontin du métro ressemble à un fauteuil club d’un salon anglais, et la « First » avec ses sièges transat son menu élaboré ses hôtesses de moins de cinquante ans et surtout ses cacahuètes qu’on vous laisse entrevoir à travers le rideau pudique qui sépare les crétins de touristes des « hommes d’affaires en tout genre ». De toute façon je m’en fous, les « cahuètes » je les ai piquées sous l’œil goguenard du steward. La révolution de classe se niche parfois dans 50g d’arachide sous papier brillant. J’avais donc rejoint mon siège bouclé ma ceinture et ma grande gueule en essayant de détacher les parcelles de graines qui s’obstinaient à obstruer les interstices entre mes dents et mes gencives tout en avalant ma salive pour déboucher des oreilles qui n’avaient pas envie d’entendre le bruit de la poussée inversée des réacteurs. C’est au moment libérateur où je pensais sortir de la carlingue qu’ils sont montés à bord pour les encadrer. Eux. Sacs polyamidesques aux bandes de couleurs délavées, fichus et vieilles jupes pour les dames, tissus à carreaux froissés et moustaches tombantes pour les hommes, cheveux ébouriffés et yeux écarquillées pour les enfants et pour tous le même état de fatigue et de résignation, de lassitude devant cette quinzaine de cops qui avaient bloqué les travées. L’état de ceux qui ont tout quitté pour un monde meilleur et ne constatent que le changement d’uniforme et pas celui des méthodes.
Je les ai revus plus loin parqués derrière une petite barrière tandis que je tendais mon passeport et ce bizarre questionnaire vert rempli dans l’avion et ou l’on m’avait demandé entre autres si j’étais un criminel de guerre ou si je venais aux USA pour assassiner le Président des Etats-Unis. Questionnaire qui peut sembler absurde tant il ne viendrait à personne l’idée de se présenter à la douane en disant « je suis un fou psychopathe égorgeur d’enfants et je viens pour importer des camemberts Président (ou l’assassiner les deux choses étant horribles aux USA) » mais simplement destiné à vous faire tomber sous le coup des lois américaines et à vous faire juger-condamner-exécuter sur place en cas de délit. Tandis que l’officier me détaillait d’un œil médical en lisant ce questionnaire administratif, un ami derrière moi m’expliqua qu’on les avait parqués pour une mise en quarantaine. Bref, moi j’avais le droit de passer tout de suite après avoir partagé pendant huit heures la même carlingue qu’eux, tandis qu’ils restaient sagement à quelques mètres d’une affiche de la statue de la Liberté…Tout à la subjectivité…
J’ai visité Ellis Island le lendemain. C’est un grand bâtiment froid, un musée de l’immigration désormais où résonnent encore les voix de ceux qui furent soumis à l’arbitraire après une longue traversée. Une gare de triage en pleine mer où les immigrants débarquaient à quelques encablures de la statue de la Liberté. Manière de leur mettre l’eau à la bouche avant éventuellement de leur retirer les couverts et l’assiette. Là, dans l’immense hall une visite médicale commençait dès la montée d’un grand escalier où des médecins postés le long de la balustrade et à l’étage repéraient les signes de détresse, de fatigue ou de handicap et marquaient d’une croix de craie le dos ceux qui n’iraient pas plus loin. Ensuite, un autre examen, administratif celui-là, déterminait si le candidat serait autorisé ou pas à fouler le sol des Etats-Unis. Tout à la subjectivité…
1. Lori Le 25/08/2008 à 10:48
Comme je te le disais par mail, Serval, on a eu aussi un sentiment très bizarre à Ellis Island. C'était la première fois que j'y mettais les pieds (lors de mon précédent séjour à NY, j'avais zappé, épuisée par les deux heures devant la statue de la liberté, dans cette île qui est un mini Disneyland. Cette fois-ci, on est resté scotchés deux heures devant la skyline...).
Bizarre vraiment, ce lieu, qui se veut un hymne aux USA terre d'accueil et d'émigration et dont on retient davantage les exclus, la misère, les quotas, les choix arbitraires ou trop sélectifs.
Le tri fait un peu penser à celui des chambres à gaz, sauf que là, les malades et les exclus, c'était retour à la case départ. Mais sans doute une forme de mort aussi. Un vrai malaise, vraiment.
Dernière mise à jour de cette rubrique le 01/09/2008