Les Loridomi, Monsieur et Madame Cheetah, Tarzan et Jane et les éditions Dubongou, ont la douleur et la tristesse de vous annoncer la perte de leur descendance : Raymond Key, plus connu dans le milieu des posters sous le nom de "Singe qui garde les buts".
Sa longue carrière de gardien des petits coins successifs du gars faisait l’unanimité, auprès de tous, c’est dire. C’est une vie sans tâche que ce poster a menée, malgré l’adversité, la maladie, les visites impromptues des noceurs indélicats.
Scotché ou punaisé. Détaché et patafixé plusieurs fois, Raymond Key a vécu le temps qu’il fallait dans l’opulence et l’aisance des lieux qui lui étaient dévolus.
Jamais un mot plus haut que l’autre, quand son coin supérieur droit avait tendance à se détacher du mur, laissant une brèche dans sa défense. Parfois, le bord inférieur gauche rebiquait, mais grâce à son sens inné du placement, il savait se repositionner au centre pour éviter les débordements.
On se souviendra longtemps de lui, avec sa casquette en velours à grosses côtes, aux motifs pieds de poule d’un autre temps. Sa cannette de coca avec paille intégrée, ses chaussettes montantes sur protège-tibias à poils, ses gants de peau. Autant d’équipements fétiches et indispensables à sa passion pour la balle en cuir.
Ce n’est pas sans une certaine émotion que j’évoque et honore aujourd’hui la mémoire de Raymond Key.
Je me souviens de ses débuts dans la modeste chambre de cité-U du gars, où il avait servi à camoufler les stigmates des passages d’étudiants peu respectueux du bien public, et en même temps, démontrant le bon goût du locataire en matière d’art comptant pour un.
Jusqu’au dernier studio de son propriétaire, ayant voyagé souvent, roulé amoureusement dans un tube en carton prévu à cet effet et ayant renfermé auparavant une reproduction de DeuxDromadaires et un âne de Paul Klee… Quelle carrière ! Quel parcours !
Je me rappelle être allé chez le gars un jour, avant qu’il n’emménage chez la fille.
Devant m’isoler et me recueillir momentanément à genoux devant l’autel du terminus de sa vie de célibataire, je me retrouvais en génuflexion sous le regard rigolard et denté de ce poster fétiche à poils drus. Pendant que j’évacuais ma colère et mon mal intérieur en psalmodiant fort pour couvrir le bruit, je ne pouvais m’empêcher de relever le nez de temps à autre pour contempler l’ami Raymond au dessus de la cuvette bénie. Et son sourire illuminé me ragaillardissait. Et je m’inclinais à nouveau pour le vénérer.
Raymond Key nous a quittés. Un matin de novembre, emporté par un camion poubelle municipal, alors qu’il avait trôné pendant une heure au moins, plié en vingt-deux par la fille trop contente de s’en débarrasser au profit d’un tableau Velléda.
Raymond a attendu sa fin certaine pendant des heures, avant que les employés zélés ne viennent le délivrer de sa honte de rester là, sur le trottoir, comme un vulgaire poster qui traîne.
Le gars n’a pu s’empêcher de regarder dans le rétroviseur du camion de déménagement trop grand pour le contempler une dernière fois, abandonné à sa fin imminente. Il a écrasé une larme et sa cigarette. Il a fermé la vitre. Dans un soupir et tout en cachant son émotion, le gars a dit à la fille :
« Bon. En route ! J’espère qu’il n’y aura pas trop de monde sur le périph’. »
Quel bel hommage de sa part.
© Gérard (et Loridomi) – 7 Janvier 2008