De la dispute considérée comme un des beaux-arts

Quelques théorèmes indispensables...
En vie quotidienne, comme en tout, il faut voir grand...

Le couple, c'est essayer de résoudre à deux des problèmes qu'on n'aurait jamais eus tout seul -Domi, citant Gustave Parking.

C’est plein de disputes, un bonheur - Jean Anouilh, Antigone

Le plaisir des disputes, c’est de faire la paix - Alfred de Musset, On ne badine pas avec l’amour

- Vous êtes marié ? Vous ne vous êtes jamais disputé, vous ?

- Oui, mais jamais à coups de fer à souder.

- Ben, c'est parce que vous n'êtes pas bricoleur ! - Le Père Noël est une ordure

Deux êtres ont cessé de s'aimer lorsqu'ils ne sont plus capables de transformer en bonnes blagues leurs différends - Alain de Botton, Petite philosophie de l'amour

 

1- La règle de base, le nombre d’or de la dispute, la clé de la réussite, le Graal de la chieuse : le « théorème du crescendo ».
Commencez light, toujours. Par une petite pique qui rappellera au Dodo-qui-a-l’immense-bonheur-de-partager-votre-quotidien-quotidiennement le côté le plus insupportable de votre caractère : ça ne dépend que de vous, maniaque, bordélique, susceptible… et si vous êtes une fille normalement constituée, vous avez l’embarras du choix. Variez, rien de pire que la monotonie pour briser un couple.
Exemple : « Magnifique ton jeu de piste dans le salon ! Je pense que si tu suis tes chaussures, tes chaussettes, ton pull et ce truc indéterminé en boule, tu arrives directement à la machine à laver, tu devrais essayer ». Si Dodo a été biberonné à La Chasse au trésor, Intervilles, ou Jeux sans frontière (question de génération, il peut avoir connu les trois), vous avez une chance qu’il y arrive et même que ça l’amuse. Mais il va commencer à grommeler…
Parfait.
(attention, s'il a aussi mis les chaussures dans la machine à laver, méfiez-vous :
- il a repéré la mise en application du "théorème du crescendo". Et veut, par tous les moyens, faire foirer le processus. Cédez. Il est chou. Attendez demain.
- il joue les rebelles. Corsez. C'est qui la chieuse ? lui ou vous ? non, mais, oh ! (© Maurice, oui, celui des ChocoSuis', "ben tiens !")

 


Enchaînez sur l’énoncé du menu du dîner : tofu et chou romanesco à la vapeur, ça devrait entamer définitivement sa bonne humeur.
Achevez-le en beauté, tout sourire et ronronnements, par un « c’est vraiment dommage, mon Dodo chéri, que la finale de la Coupe des Champions – Coupe des coupes, Coupe de France, Coupe du monde, tant que ça se passe sur l’herbe et que 22 zozos courent derrière un truc sphérique, blanc et noir, ça marche – tombe le même soir que la 22° rediffusion de Sex and the city, non dodo ? », allumez la télé sur Teva et planquez la télécommande. N’importe quelle phrase suivante devrait déclencher Tchernobyl, the return ou la Guerre des roses, sans passage par le fleuriste, voire Massacre à la tronçonneuse

2- Le « Théorème de Clovis » connu aussi sous le nom de « théorème de Soissons »
Inutile d’avoir lu Grégoire de Tours ou même d’être un expert en Histoire de France. Il s’agit simplement d’avoir repéré où se trouve le vase que Jolie-Maman vous a offert en revenant de ses 15 jours de trekking sur le Machu-Pichu… 15 jours, une éternité pas si éternelle pendant laquelle elle n’a pas appelé son fils tous les matins pour s’assurer qu’il n’avait pas oublié son écharpe et son parapluie et tous les soirs pour se rassurer, "oui, il est bien rentré, non, il n’y avait pas d’embouteillage et oui, il a digéré les lentilles de la cantine". 15 jours dans la « cité perdue des Incas », mais elle a retrouvé son chemin, elle n’a même pas raté le vol de retour…. Et elle est revenue avec un immonde truc en terre cuite, même en CP vous réussissiez mieux le cadeau de la fête des mères, surtout celui décoré de nouilles émaillées à la gouache…
Le machin en terre cuite vous tape sur le système et prend la poussière. Il dépare. L’heure du départ a sonné.
Mettez-le bien en vue sur une étagère. Offert, disponible.
Saisissez-vous (non, pas du vase, on a dit crescendo) de n’importe quel prétexte pour entamer un dialogue musclé du type « ça va dégénérer, très vite, très fort ». Surtout n’évoquez pas sa mère, il faut que ça reste discret. Le mieux étant de faire référence au match (raté, de la veille), à son aversion pour les trucs de filles très second degré, aversion qui prouve bien son absence totale de sensibilité, à l’étrange constitution de son tube digestif qui lui permettrait de mieux digérer les frites et la bière que les légumes vapeur (seconde preuve de son insensibilité), à une théorie selon laquelle "plus tu regardes un épisode de Sex&TheCity, plus c’est drôle", bref, à vous de voir… Mais le phénomène dit de « l’écho référentiel » fonctionne très bien.
Il s’énerve, vous aussi, faites preuve d’une absolue mauvaise foi, et dans une crise d’hystérie savamment dosée, attrapez le vase et pulvérisez-le par terre. (Si les actions type GIGN vous sont étrangères, feignez un évanouissement, pâmez-vous et faites tomber le vase dans cet ample geste de la main que Rachel ou Sarah Bernhardt ont laissé à la postérité). L’important est que le cadeau (empoisonné) de Jolie-Maman disparaisse.
Si le vase est vraiment pulvérisé façon puzzle, fondez en larmes et proposez d’aller acheter de la Super Glu en urgence. Dodo devrait, fidèle à l’esprit cartésien qui anime les grands Mâles, vous expliquer gentiment qu’il est impossible de recoller de la poussière en forme de vase inca.
Les plus douées n’oublieront pas de faire un détour par le Conran Shop dès le lendemain pour remplacer la poterie folklorique par un sublime Softener porcelaine argenté.

Ou comment apparier design et quotidien, post-it (la machine à laver existe, elle te tend les bras) et vase, achat compulsif et petits souvenirs de vos disputes quotidiennes… Que du bonheur !

3- Le « théorème GL »… Réservez les après-midi dans les allées chics et sobres du Bon Marché à votre copine Chieuzita (ça tombe bien, elle voulait rapporter et échanger le pull en cachemire – avec les rennes - que vous lui avez offert à Noël, cette gourde blonde n’a toujours pas saisi la subtile référence à Bridget Jones…), oui ces après-midi que vous finissez dans les salons cosy d’Angelina - non, pas Jolie, Dodo du calme ! non mais oh ! je parle du salon de thé - ou Mariage. Quand vous faites les soldes, c’est avec Dodou le samedi, aux Galeries Lafayette… Non, vous ne prendrez pas le métro, ce n’est pas pratique avec les immenses sacs en papier qu’ils te refilent aux Galeries, ça se déchire, Dodo tu prends la Clio, mais si !!! on arrive à se garer à Opéra le samedi, mais siiiiiiiiiiiii !!!!!!!!!!!!!! au pire, il restera de la place au 897° sous-sol du parking, bon, c’est quoi ton problème, tu veux pas venir avec moi ????

4- En panne de sujet de dispute ? Appliquez le « théorème d’Ikéa », imparable :
- Imposer de se rendre dans la zone commerciale la moins pratique. Cela donne ce premier dialogue :
« Chérie, pourquoi aller jusqu’à Villabé ? Plaisir, c’est plus près non ? »
Profitez du « chérie », c’est le dernier du jour, voire de la semaine, voire de l’année. Ne faire aucun commentaire sur le fait que la notion du jour n’est pas le « plaisir », c’est trop explicite, le principe de la bonne dispute réussie est le crescendo, n’oublions pas…
« J’ai regardé sur Internet, Plaisir, c’est beaucoup moins grand, ils risquent de ne pas avoir le canapé angle 4 places, cuir de Russie, framboise écrasée que je veux absolument voir ». On a bien dit voir, pas acheter. La notion climatérique de l’achat masculin est : UTILE. La notion élémentaire du shopping féminin est : AGREABLE.
Là, tout mec normalement constitué comprend qu’il va parcourir l’équivalent de la surface de 3 stades de foot supplémentaires, pour chercher un canapé dont vous n’avez pas besoin, qui lui coûtera un mois de salaire et qui ne pourrait se dénicher que chez Ligne Roset. Et que ça sera pour samedi prochain, voire le soir même, vers 19 heures, en plein centre de Paris, quand le parking des Halles est bondé.

- Choisir un samedi de grand départ en vacances. Vous êtes sûre que l’autoroute du soleil (soleil, plaisir, que d'antiphrases... c'est ma-gni-fi-que !!) sera impraticable. Et que la pression va tranquillement monter. Crescendo.

- Lui faire parcourir les 821045 m2 de l’étage « exposition ». Tout regarder. Faire des commentaires. Essayer les fauteuils. Oublier le canapé (ça permettra de revenir). Lui tendre avec un immense sourire un de ces immondes sacs en plastique jaune fluo qui fait un bruit super énervant quand Dodo marche, et le remplir progressivement de trucs lourds et encombrants parce que « ce n’est pas certain qu’on retrouve cet objet que je cherchais depuis des semaines à l’étage libre-service ».
S’il vous cite Boris Vian,


(« Autrefois pour faire sa cour
On parlait d'amour
Pour mieux prouver son ardeur
On offrait son cœur

Maintenant c'est plus pareil
Ça change, ça change
Pour séduire le cher ange
On lui glisse à l'oreille
- Ah, Gudule!

Viens m'embrasser
Et je te donnerai
Un frigidaire
Un joli scooter
Un atomixer
Et du Dunlopillo
Une cuisinière
Avec un four en verre
Des tas de couverts
Et des pelles à gâteaux

Une tourniquette
Pour faire la vinaigrette
Un bel aérateur
Pour bouffer les odeurs

Des draps qui chauffent
Un pistolet à gaufres
Un avion pour deux
Et nous serons heureux

Autrefois, s'il arrivait
Que l'on se querelle
L'air lugubre on s'en allait
En laissant la vaisselle

Maintenant, que voulez-vous
La vie est si chère
On dit rentre chez ta mère
Et l'on se garde tout
- Ah, Gudule!

Excuse-toi
Ou je reprends tout ça
Mon frigidaire
Mon armoire à cuillères
Mon évier en fer
Et mon poêle à mazout
Mon cire-godasses
Mon repasse-limaces
Mon tabouret à glace
Et mon chasse-filous

La tourniquette
A faire la vinaigrette
Le ratatine-ordures
Et le coupe-friture

Et si la belle
Se montre encore cruelle
On la fiche dehors
Pour confier son sort

Au frigidaire
A l'efface-poussière
A la cuisinière
Au lit qu'est toujours fait
Au chauffe-savates
Au canon à patates
A l'eventre-tomates
A l'écorche-poulet

Mais très très vite
On reçoit la visite
D'une tendre petite
Qui vous offre son cœur

Alors on cède
Car il faut qu'on s'entraide
Et l'on vit comme ça
Jusqu'à la prochaine fois
Et l'on vit comme ça
Jusqu'à la prochaine fois
»),

pâmez-vous devant son immense culture, n’étalez pas la vôtre en lui rétorquant que vous préférez La Vie mode d’emploi de Perec, parce que la querelle Prose vs. Poésie vous a déjà conduite à un divorce, gardez le sourire et tendez-lui l’objet le plus dément de tout Ikea : le cuit-asperges. Que des avantages : ça occupera les 0,1 cm2 étrangement déserts du placard de la cuisine, ça le changera du chou romanesco, c’est « inutile donc indispensable » (théorème dit « de Cosmo » mais c’est un peu compliqué, je vous expliquerai une autre fois).

- Au moment de rejoindre l’étage « libre-service », proposez-lui un café au resto Ikea, aussi glamour et hype qu’une cafétéria d’aire d’autoroute. S’il dit non, ruinez immédiatement ses espoirs que ça dure moins de deux heures et déclarez que si vous ne buvez pas un coca light glacé dans les 2 minutes qui suivent, vous allez mourir. Râlez un peu parce que le coca est tiède et qu’on dirait vraiment qu’ils l’allongent à l’eau… Si doudou est très, très amoureux encore, il haussera un sourcil, si vous avez déjà appliqué quelques-uns des théorèmes précédents ces dernières semaines, il est possible qu’il explose déjà. Ce serait dommage. On raterait le crescendo.

- Attaquez le libre-service par la face Nord, ne lui épargnez rien, entassez les cartons sur le plus grand chariot que vous avez trouvé (oui, oui celui qui demanderait un permis C ou D si on n’était pas dans l’enceinte d’Ikéa), soutenez mordicus que siiiiiiiiiiiiiiiii !!!!!!!!!!, ça rentre dans la clio, évidemment…

- Ajoutez quelques plantes en haut de la pyramide, juste avant de passer à la caisse. Poireautez 30 minutes. Payez. Envoyez-le récupérer les derniers cartons au « retrait des marchandises ». Profitez des 95 minutes d’attente annoncées pour faire un tour à la boutique suédoise. Achetez quelques pots de confiture d’airelles (ça cale bien les interstices entre les cartons, dixit le « théorème de Cosmo »), du carpaccio de saumon, quelques boulettes de renne et une bouteille d’Absolut raspberry, c’est beaucoup plus girly que la vodka nature ou citron, et ça vous rappelle Bridget Jones.

- Retrouvez Dodo qui est déjà en train de maudire le jour où il vous a rencontrée, voire celui de sa propre venue au monde. Ne vous déparez pas de votre sang froid quand arrive un carton de la taille d’une armoire normande (oui, du type quand le prix du mètre carré n’était pas celui du gramme de caviar puissance 10 000 et donc on vivait dans des châteaux)… Confirmez que, si, si, ça va rentrer dans la clio. Faites une pointe d’humour et demandez-lui s’il a un chausse-pied, ça pourrait aider. Gardez votre sourire, vous attendez votre heure. On y est presque.

- De retour sur le parking, procédez au « théorème de Christo César »... Laissez-le hurler, expliquez-lui que s’il devait, toutes les semaines, faire entrer l’équivalent de la garde robe de Kate Moss – i.e. petites tailles mais beaucoup de vêtements - dans une valise aussi ridiculement petite que la vôtre, il saurait que, proportionnellement (c’est jouissif, les mots scientifiques quand on est littéraire), la Clio est grande et qu’on peut y entrer une armoire normande. Finissez par admettre que non, ça ne rentre pas. "C’est dingue, non, dodo ??" Votre zénitude totalement inhabituelle devrait finir de l’achever.

- Laissez-le louer une sublime camionnette blanche qui lui ira parfaitement au teint. Rentrez en Clio (vous avez pris soin de garder le saumon et la vodka, en cas d’embouteillages…).

- Attendez-le tranquillement sur le canapé.

- Entamez la vodka

- Râlez un peu quand il arrive : "je me suis inquiétée, t’aurais pu appeler, t’es passé voir Gérard ou quoi pour mettre autant de temps ?"

- Laissez-le se calmer en montant les meubles au 5° sans ascenseur, en montant les meubles avec une clé ridicule, en laissant (re)monter les griefs accumulés pendant la journée.

- Profitez-en pour utiliser, pour la première et dernière fois, le cuit-asperges. Ca justifiera l’utilité de l’achat et ça le changera du chou romanesco.
Si besoin, ajoutez que vous regrettez de ne pas avoir acheté le joli presse-ail en inox argenté. Il faudra y retourner demain, c'est indispensable.

Honnêtement, s’il y a un match de la coupe de la ligue, voire un jubilé de Marius Trésor ou un derby Cagnes-sur-Mer/Saint-Laurent du Var, enfin n’importe quoi avec 22 zozos qui courent derrière un truc sphérique, blanc et noir, oubliez Sex and the City… parce que ce théorème-là ne s’applique qu’en deux occasions totalement antithétiques : au début d’une relation pour tester sa solidité (si ça résiste, vous pouvez lui présenter Chieuzita, ce mec est une perle, et choisir la couleur du rideau de douche), ou, en toute fin, pour précipiter l’apothéose…

On va en rester à 4, faudrait pas abuser non plus…

Une dispute réussie se finit par une réconciliation (cf. Musset et Botton, plus haut). Sinon, c’est moins marrant…

© Lori

Commentaire (1)

1. freddy Le 03/12/2008 à 23:22

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Il y a aussi celui-ci : "les hommes ont ce qu'ils méritent ; les autres sont célibataires ..." Sacha Guitry
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